Meurtres en série et réseau câblé

La journée a mal commencé. La journée précédente avait été longue et c’est d’un pas mal assuré que je me rends, fort en retard, dans la salle de bain. Je tente de faire mes ablutions rapidement mais rien n’y fait parce que quand on rentre à 10h dans la salle de bain, il est impossible d’être au bureau avant 10h30.

Je me précipite dans ma salle de classe pour donner deux fabuleuses heures de travaux pratiques à mes étudiants, ébouriffés par ma maitrise des diagrammes d’activité UML. Je retourne à mon bureau vers midi en espérant aller manger bientôt. Mais avant, j’ai quelques tâches basiques à effectuer. Comme réserver mon billet de train pour une réunion à Paris dans 15 jours, par exemple. Vous êtes comme moi, vous vous dites : « bah va sur le site et fais ta résa, quoi ». Sauf que rien ne marche. Le site web semble en rade. En fait, mes collègues aussi sont en rade. Ça rame sa maman la fille de joie et RIEN n’y fait. Je suis passablement énervé parce que j’ai faim, passque j’ai pas que ça à foutre et que le mec qui a pondu ce site sera pendu un beau matin. Avec ses tripes.

Bon, ok, j’en ai marre. Je vais voir au bureau de notre responsable IT. Pas là. Bah oui, c’est la pause repas. Ces acolytes aussi se sont absentés pour acheter un sandwich. Pareil. OK, je tente de rester calme. Je descends au service IT central. Celui de TOUT le boulot, soit 2000 clampins comme bibi. Je croise Isabelle, je lui demande innocemment et la bouche en cœur « y a pas un petit problème de réseau des fois ? » Elle me répond tout aussi innocemment : « si si, ils font des tests ». Je pense que c’est un complot. Ils testent ma patience, en fait. « Oui, ils testent un système de mesure des performances du réseau. » Je confirme que ça ne marche pas. Ils pouvaient pas prévenir ??? Je suis furieux de ce manque de clairvoyance. En conséquence, je dégaine mon fusil et j’allume la pauvre Isabelle.

Après avoir caché le corps, je remonte à mon bureau et je croise le pauvre Jacques, un des mecs qui s’occupent de l’informatique de notre service. Je lui tiens le même discours. Alors ? « Ah mais oui, on était prévenu en fait. » Je redégaine mon arme et j’allume Jacques. Fallait vraiment pas m’énerver. Je ne cherche pas à cacher le cadavre mais je crains que le personnel de nettoyage ait un peu de boulot.

Heureusement que le webmaster du site de réservation des billets de train n’était pas présent, il aurait pris cher lui aussi. Pour tous les autres. Fallait pas m’emmerder quand j’ai pas fumé de la journée.

Les noms ont été changés pour protéger les innocents et ralentir le travail de la police. Retrouvez la chronique hebdomadaire de mes grands combats sur le podcast « On a toujours raison » !

La majorité des fraudeurs et des truands sont Grecs

« La réalité, c’est que ces gens-là, ils sont dans la merde. Et y sont gravement. Ils ont beaucoup bricolé, ils savent très bien qu’ils ne paient pas d’impôts, que c’est un sport national de ne pas payer d’impôts en Grèce, que ça truande un maximum. »

Dominique Strauss-Kahn

 

 

 

Cette phrase pleine de préjugés me rappelle les heures les plus sombres de notre histoire. Je ne vois pas pourquoi il faudrait discriminer la Grèce par rapport au Luxembourg.

L'Homme nouveau

« Que transmettre ? Le savoir ? Le voilà, partout sur la Toile, disponible, objectivé.

Le transmettre à tous ? Désormais, tout le savoir est accessible à tous.

Comment le transmettre ? Voilà, c’est fait. Avec l’accès aux personnes, par le téléphone cellulaire, avec l’accès en tous lieux, par le GPS, l’accès au savoir est désormais ouvert. D’une certaine manière, il est toujours et partout déjà transmis. »

Eduquer au XXIe siècle, Michel Serres.

Optimisme béat ? Un peu sans doute. Mais pas seulement. Jamais l’Homme n’a vécu si vieux, en si bonne santé, sans souffrance. Jamais la communication des idées et des sentiments n’est allée aussi vite.

Si toi aussi…

Si toi aussi, tu penses aux révolutions arabes. Si toi aussi, tu penses que ces gens là n’ont jamais connu la démocratie, qu’il n’en sont pas capables. Si toi aussi, tu penses que le choc des civilisations, c’est trop vrai, quoi. Si toi aussi, tu penses que l’avenir du monde arabe, c’est la charia, la burka et basta. Si toi aussi, tu espères que les affaires vont reprendre très vite parce que tu as réservé deux semaines à Djerba cet été. Si toi aussi, on t’entend pas trop en ce moment… et bien tu peux continuer à fermer ta gueule. Merci.

Indigne paradoxe

« Des artistes qui cherchent et ne trouvent rien (au contraire de Picasso qui déclarait superbement « je ne cherche pas, je trouve »), des révolutionnaires qui s’en prennent au monde plutôt qu’au mal, des idéologues à qui l’humanité ne convient pas car elle déborde le cadre de leur « idéal », des nihilistes qui rejettent Dieu à cause de la souffrance des enfants mais qui ne font rien pour ces enfants, des juges qui ne veulent juger que d’eux-mêmes et qui mettent à mort la transcendance (qui seule permet le jugement), telles sont les figures de l’homme de la fausse indignation – soit l’homme du ressentiment. Faire semblant de souffrir pour les autres, se réjouir secrètement de tous les maux qui permettent d’accuser la vie, glorifier sa propre (in)suffisance, voilà donc comment fonctionne celui qui, avant toutes choses, ne supporte pas que l’on se défende réellement contre ce qui nous menace. Car l’homme du ressentiment ne veut surtout pas que quelque chose s’arrange et puisse discréditer son indignation – comme ces humanitaires qui seraient bien malheureux si le monde ne l’était plus. L’homme du ressentiment a besoin du mal pour se sentir utile – tel Tobias Mindernickel, ce personnage d’une nouvelle de Thomas Mann, qui n’est heureux que lorsqu’il console son chien, et qui, pour ce faire, le bat, le fait gémir, le console, le rebat, le refait gémir, le reconsole, et à la fin, le tue. »

Du bon et du très mauvais usage de l’indignation
Pierre Cormary

Carnaval des amoureux

Charles Bricman a lancé le mouvement, voici le résultat :

[Lettre à la Belgique] J'ai attrapé quelque chose

Je l’ai attrapée sans m’en rendre compte. C’est peut-être en me baladant au bord de la Meuse ou de l’Escaut, à Bruges ou à Ostende qu’elle m’est tombée dessus. C’est peut-être la faute à l’humidité. Ou bien c’est l’air de la région. Il n’est pas toujours assez gris pour se pendre mais il faut admettre que ce ciel a un drôle d’air. Je suis né à Brest alors je m’y connais.

Et si c’était la nourriture ? J’en ai sans doute trop mangé, de ces stoemp, ces potjevleesch, ces carbonnades, ces frites, ces boulettes. Je me suis peut-être empoisonné, à la longue. Et pourtant je suis français, je devrais être mithridatisé, non ?

C’est peut-être dans les salles surchauffées de quelque bar bruxellois ou d’un modeste estaminet flamand qu’elle m’a été inoculée. La promiscuité, allez savoir. Ou alors ce sont ces drôles de sons qui emplissent les gorges, ces i qu’on ouvre, ces r qu’on grasseye, ces g qu’on gutturalise. Je fais mon possible pour garder mes u les plus pointus mais j’ai bien peur que ce soit un peu contagieux.

Oui, c’est fort possible que ce soient les gens, en fait. Ce n’est pas tant leur art de vivre que leur façon de rire et de s’ennuyer. Je crois que c’est plus une maladie de l’esprit que du corps. Mince. J’ai bien peur que le cerveau soit touché.

Il faut que je vous décrive les symptômes. C’est une sorte de gaieté triste, qui vient par vagues. J’ai comme une nostalgie, un sentiment de petitesse et de finitude. Mais très léger. Je vous jure que pour un français, ça fait bizarre.

À chaque tempête, à chaque fois que le temps passe à l’orage, j’ai comme une douleur à la poitrine. Mince. Voilà que le cœur est touché.

J’ai attrapé une maladie d’amour, on dirait. J’ai attrapé la Belgique.

Sur une idée de Charles Bricman.

Touitter

« J’ai vu les plus beaux esprits de ma génération détruits par la brièveté, l’hyper-connectivité, émotionnellement avides d’attention, trainant dans des communautés virtuelles à trois heures du matin, entourés de pizzas défraichies et de rêves négligés, cherchant un sens, n’importe quel sens, des hipsters coiffés du même chapeau brûlant de trouver la même approbation sceptique à travers la dynamo holographique et technologique de l’époque, blessés par les connexions faibles et la récession, sans but, s’asseoir, micro-conversant dans les ténèbres surnaturelles de cafés avec wifi, flottant par dessus les villes, contemplant la techno, dénuder leur cerveau jusqu’au vide noir des nouveaux médias, des leaders d’opinion et autres prétendus experts, traverser leurs médiocres études universitaires avec des yeux rayonnants et malicieux, hallucinant des décors de Seattle à la Tarantino en écoutant des professeurs de la culture populaire disserter sur la guerre et le changement, abandonner pour suivre leur muse créative, accrochant des fanzines et des œuvres d’art obscènes aux fenêtres de l’internet, s’accroupir dans des chambres miteuses en sous-vêtement superman ironique, brûlant leur argent dans des poubelles années 80 et écoutant Nirvana à travers des murs fins comme du papier, être fouillés avec leur barbe grunge dans le métro à la station Shinjuku, manger numérique dans des hôtels ripolinés ou boire de la colle blanche dans quelque allée secrète, la mort ou scarifier leur torse de tatouages pour remplacer leurs rêves finissant en cauchemar car il n’y a pas de rêve dans la Nouvelle Immédiateté, incomparablement aveugles à la réalité, inventant la nouvelle réalité par des créations creuses projetées sur des écrans lumineux. »

Tweet, de Oyl Miller (d’après Allen Ginsberg)

Le mariage homosexuel en débat

Dans un récent article sur la décision du Conseil constitutionnel français à propos du mariage homosexuel, Anne-Marie Le Pourhiet, professeur de droit public, reprend l’argument classique des opposants à l’évolution du droit. En somme, le mariage est une institution basée sur la différence sexuelle des époux et ne saurait consacrer l’union de deux personnes du même sexe. Au lieu de revenir sur les comparaisons et allusions douteuses de ce texte, à la limite de l’ordure, que relève fort justement Bruno-Roger Petit dans son article sur les vieilles ficelles de l’homophobie, je voudrais plutôt m’attarder sur le fond de l’argument.

Le mariage est en effet conçu comme la fondation d’une institution indispensable à nos sociétés : la famille. À une époque où tout le monde se mariait, il avait l’avantage de codifier tout à la fois les règles de vie commune, de solidarité entre époux, la répartition du patrimoine, la filiation, la transmission entre générations, etc. Cette fonction sociale très importante explique sans doute, comme le rappelle Eolas, que le code civil contient entre 200 et 300 articles relatifs au mariage.

Mais si la famille est toujours une institution indispensable, ne serait-ce que pour l’éducation et le bien-être des enfants, il faut reconnaître que le mariage n’est plus aujourd’hui la règle. Il est même en voie de disparition accélérée. Les divorces sont plus nombreux que les mariages et les nouveaux mariés seront de plus en plus nombreux à divorcer à l’avenir. Les familles se recomposent, sans forcément faire appel à l’institution traditionnelle. Le mariage n’est plus dans nos sociétés la fondation de la famille.

Si le mariage disparait, la vie en couple semble bien continuer sans lui. Les couples sont de plus en plus nombreux à privilégier des formes plus légères de contrat. En France, le concubinage et le PACS sont des dispositifs en vogue des nouvelles pratiques familiales, bien qu’ils soient souvent des pis-aller. Ainsi, on observe que la société, faisant de la philosophie du droit sans le savoir, préfère une approche contractuelle plus souple à une institution traditionnelle jugée dépassée.

Le mariage n’est pas encore débarrassé de son aspect institutionnel en droit mais il semble bien qu’il le soit en fait. Il est donc logique de le rapprocher des autres formes de contrat. Si l’on choisit cette approche philosophique, la condition de différence de sexe entre époux est nettement moins défendable. Pourquoi refuser à deux personnes consentantes la protection du mariage, qui permet de protéger le conjoint survivant et les enfants, quand les autres formes de contrat ne le peuvent pas ? Pour quelle impérieuse raison, alors que le mariage n’est plus l’institution qu’il fut, peut-on encore refuser à deux hommes ou deux femmes la liberté de s’unir ?

En Belgique, où l’on a pourtant l’art de trouver des controverses pourvu qu’elles soient linguistiques ou communautaires, voilà bien une question réglée depuis longtemps : on s’y marie entre hommes ou entre femmes depuis huit ans.