Un peu de poésie brute

Trouvé par hasard la vidéo d’une dame que j’avais déjà croisée dans mes pérégrinations.

Les commentaires moqueurs ou condescendants de certains m’ont un peu filé la gerbe. Alors j’ai écrit ça :

Peut-être que le web n’est pas qu’un outil buzzo-marketing pour vendre sa soupe, son plan média, sa bogossitude à la con.

Peut-être que le web n’est pas qu’une agora, ce tissu de blogs politiques qui analysent et ratiocinent.

Peut-être que le web n’est pas qu’un médium pour journalistes en manque d’oxygène.

Peut-être que le web n’est pas qu’une grande encyclopédie collaborative où la réalité est décidée à la majorité.

Peut-être que le web n’est pas réservé aux universitaires, aux doctorés, aux premiers de la classe qui pensent, qui abstraient, qui web-sémantiquent et méta-modélisent en rond.

Peut-être que le web n’est pas fait que pour parler du web, sur un putain de blog.

Sur le web, il y a peut-être une petite place pour les gens seuls, ni particulièrement beaux, ni particulièrement intelligents. Des gens comme cette dame.

Et ça m’émeut. Merci madame.

Le jour où j'ai rencontré Clara Morgane

Nous étions, deux amis et moi, dans l’endroit le plus désolé de France, quelque part dans le grand Est. Quand on vous dit « Est de la France », vous imaginez sans doute l’Alsace proprette et les bords du Rhin. Peut-être imaginez vous la Champagne, ses champs fertiles et ses prestigieuses maisons de vin à bulles. Mais vous feriez erreur, nous étions dans une région rurale, sans ville importante ni autoroute. Les habitants avaient pourtant trouvé le moyen de fuir et ne restaient là que les trop vieux ou les trop jeunes, avec pour seule occupation l’alcool ou les grossesses précoces. Nous étions donc coincés entre l’Alsace et la Champagne, comme en une métaphorique raie des fesses, pour ne pas dire un trou, dans une région qui résista longtemps aux empereurs et aux rois, pour la simple raison qu’ils n’avaient rien à y faire.

Heureusement, la distraction principale (et unique) de cette ancienne ville thermale nous attendait : la discothèque. Je vous vois sourire. Remplie exclusivement de soldats désœuvrés et d’adolescents en échec scolaire, l’établissement était suffisamment petit pour paraître animé. Nous nous y engouffrâmes donc dans le seul but de consommer une grande quantité de boissons alcooliques à des prix modérés. Pour oublier où la fortune nous avait laissés (cette salope), nous nous abreuvâmes de liquides maltés et de breuvages slaves.

Et c’est là qu’elle apparut. Dans une assourdissante musique techno qui était de sa composition (d’après les méchantes langues), elle se lança dans un spectacle chorégraphique, au milieu de la piste de danse. Accorte, voire libertine, elle commença à enlever ses vêtements, pour le plus grand plaisir des mâles de l’établissement (moins un). Son tour de chant était aussi rodé que son tour de poitrine et nous ne loupâmes bientôt rien de son anatomie ; sans surprise, car tout le monde l’avait déjà vue en gros plan.

Elle invita sur scène un bidasse en t-shirt et commença une de ces danses lascives auxquelles des années d’art gynéco-dramatique l’avaient habituée. Clara, c’est son nom d’artiste, déshabilla lentement le jeune homme, et pas qu’avec ses mains. J’ai pris des notes mais je ne préciserai pas la manière, car on dit qu’une magicienne ne dévoile jamais ses tours. Le jeune homme se retrouva dans le plus simple appareil, visiblement pour son plus grand plaisir et celui d’au moins un mâle dans l’assistance. Elle disparut à la fin de son récital. Il n’y eut point de rappel.

Nous restâmes longtemps à nous étonner du formidable spectacle. Je ne sais si nous avions trop bu ou pas assez, mais la magie s’estompa bien vite. Nous quittâmes la discothèque, la ville, la région enfin, résolus de n’y plus jamais foutre les pieds. Pour ma part, je pris même des années plus tard la décision de quitter le pays. Mais je peux affirmer sans rougir qu’un jour ou plutôt une nuit ((près d’un lac où j’étais endormi)), j’ai rencontré Clara Morgane.

Journalisme ès qualités

Conversation sur un blog connu :

Lui
« Il ne suffit pas de pointer les manques des journalistes pour faire des blogueurs des journalistes. »

Moi
Si vous avez compris ça, c’est que je me suis mal exprimé. Toutes mes excuses.

Les bons journalistes se reconnaissent à (1) leur capacité à éclairer la complexité du réel et (2) à donner une opinion informée (sur le plan technique) et située (on sait d’où ils parlent). Le journalisme est une pratique, une méthode, une rigueur.

Et bien, figurez vous qu’il existe aussi des blogueurs talentueux (comme Eolas, dans un billet fort à propos) qui ont toutes les qualités énoncées ci-dessus. Ils font donc du journalisme. Ils sont par ailleurs leur propre medium, leur propre éditeur. Enfin, ils suscitent des conversations.

Ce point est très important. La crise de la presse est en partie due à la déconnexion croissante entre les journalistes et leur lectorat. La relation directe avec le lecteur permet de construire une longue relation de confiance : on sait d’où parle le blogueur, son analyse est commentée et vérifiée par les lecteurs.

Je crois que ce nouveau mode de co-élaboration de l’information (les faits) et de l’analyse (commentaire et opinion) est l’avenir de la profession. Narvic (novovision) suggère que le domaine de la synthèse, qui prend du temps (bien le plus précieux de la bloguoboule), soit le nouveau terrain du journalisme professionnel : un journalisme d’agrégation. Ce que, peut-être, Vendredi pourrait devenir…

Vos gueules

En voilà une que je sortirai à mes étudiants, le moment venu :

« Si ces Messieurs qui causent ne faisaient pas plus de bruit que ces Messieurs qui dorment, cela accommoderait fort ces Messieurs qui écoutent. »
Achille de Harlay (1536 – 1616), président du Parlement de Paris.

Le Christ téléphage

Une sculpture représentant le Christ avachi devant la télé a été installée sur la place d’Armes de Namur. J’ai reçu cette réaction indignée :

Chers amis,

S’il vous plaît, lisez l’article ci-joint, publié ce matin dans l’édition de « Vers l’Avenir ». Cela appelle une réaction rapide de tout chrétien qui entend encore faire respecter sa foi. Créer cet objet est une chose, relayer l’information en est une autre ! Qu’en serait-il si, à la place de Jésus, on avait mis le Prophète Mahomet ou le Dalaï Lama ?

Et voici ma réponse :

Je peux comprendre la légitime colère de certains chrétiens offensés. Malheureusement, j’ai peine à déceler le caractère subversif de « l’oeuvre » et ne trouve pas là matière à s’émouvoir. Je suis pourtant le premier à regretter les provocations gratuites contre les religions. De plus, s’en prendre aux chrétiens est trop facile dans notre société démocratique confortable, docile et largement déchristianisée. C’est en fait mon principal reproche : qu’y a-t-il encore de subversif à moquer ainsi le Christ ? Est-ce vraiment si courageux et si important ?

Je ne trouve pas cette « oeuvre » déplacée ou choquante. Je la trouve nulle, molle et consensuelle. Comme notre époque. D’ailleurs je parie, avec ses auteurs, qu’elle ne suscitera que des débats policés et tièdes. Et c’est précisément ce que cet acte entendait dénoncer : quelle ironie !

L’ironie, ce mal du siècle, qui pourrit la pensée et y instille le relativisme mou, la morale en carton pâte. Triste époque…

Parallélisme

[geek_mode=on]

Un microprocesseur, grosso modo, c’est une grosse calculatrice programmable avec de la mémoire. Elle fait des additions ou des multiplications les unes après les autres, de manière séquentielle.

L’amélioration des technologies et des procédés de fabrication permet d’augmenter la taille de la mémoire et de réduire la taille des transistors (les briques de base du microprocesseur) et donc la vitesse de traitement. Cette progression était jusqu’à présent exponentielle, comme la remarqué Gordon Moore avec sa fameuse « loi » : le nombre de transistors a doublé tous les deux ans ces trente-cinq dernières années.

Mais l’industrie est aujourd’hui confrontée à trois défis : (1) la dissipation thermique est très problématique et (2) les limites physiques dues à l’apparition de phénomènes quantiques se rapprochent et (3) tout ça coûte de plus en plus cher à fabriquer.

Pour limiter ces problèmes et continuer à proposer des produits de plus en plus performants, les fabricants ont trouvé la parade : on met plusieurs microprocesseurs en même temps. La plupart des machines vendues aujourd’hui en contiennent deux. Demain, ce sera huit ou trente-deux. Tout cela semble simple, non ? Pour calculer plus vite, il suffit d’ajouter des calculateurs.

En fait, tout devient plus compliqué. Les instructions ne sont plus exécutées les unes après les autres, dans un ordre strict, mais toutes en même temps. La seule contrainte est d’ordre logique : avant de calculer une opération, il faut d’abord calculer ses opérandes. Pour le reste, tout peut arriver dans n’importe quel ordre. Et aussi en parallèle, puisque plusieurs calculateurs travaillent dans la machine.

Or, il ne vous aura pas échappé qu’un programme informatique est une suite d’instructions, c’est-à-dire une séquence. Sur le papier ou sur l’écran, toutes les instructions sont donc dans un ordre strict. Cela pose des défis nouveaux aux programmeurs et aux chercheurs :

  • Comment passer d’une séquence d’instructions à diverses exécutions parallèles ?
  • Peut-on faire ce travail automatiquement ? À quel moment ?
  • Quels langages et quelles technologies utiliser ?

Avec ces nouvelles architectures dites multi-cœur, on a donc un problème de parallélisme et plus précisément un problème de distribution. Si un calcul est fait dans un des calculateurs mais que son résultat est nécessaire à un autre calculateur, il faut un mécanisme de communication entre les deux. Et la communication prend du temps. Et plus il y a de calculateurs, plus la communication va constituer une part importante de leur travail. Pour n processeurs, il faut au plus n×(n-1) canaux de communication, ce qui fait aussi une progression exponentielle.

Mais alors, me direz-vous, comment peut-on bénéficier de cette puissance de calcul parallèle ? D’abord, dans un ordinateur personnel, l’immense majorité du temps, le micro-processeur ne fait rien. On pourrait donc lui attribuer des tâches « de fond » comme indexer les fichiers ou plier des molécules. Ensuite, il existe de nombreux langages de programmation, qui ne sont pas nouveaux mais encore considérés comme marginaux, qui permettent de programmer de manière plus parallèle : les langages fonctionnels ou logiques, ou bien les langages synchrones par exemple.

Tout cela va nécessiter un changement radical dans la manière de programmer et beaucoup dans l’industrie informatique devront tout réapprendre.

Ce qui est, somme toute, assez réjouissant. :-p