Marine est là

Vous avez vu ? Marine Le Pen reprend la franchise paternelle. Pourtant, on aurait tort de croire que la petite entreprise continue comme avant. Si Jean-Marie Le Pen se complaisait dans son rôle de méchant infréquentable, sa fille est bien décidée à jouer la gagne. Avec un discours plus social, débarrassé des tics les plus agaçants de l’extrême droite française traditionnelle, elle offre un visage beaucoup plus lisse. Elle passerait presque pour une progressiste (comparée au reste du FN, je veux dire). D’ailleurs, les électeurs de la droite traditionnelle déçus du sarkozysme ne sont pas insensibles à ses charmes. Pourtant, le FN a-t-il changé de méthode ? Non, la fille à bien appris de son père et elle est au moins aussi efficace.

Si j’essayais de distinguer les niveaux du discours politique, je dirais qu’il y en a au moins trois : la réalité concrète et sensible, les représentations qu’on s’en fait et les symboles. Ces niveaux sont liés mais pas toujours en accord, si bien qu’on trouve souvent en politique de l’hypocrisie, voire de la dissonance. Comme la réalité n’est accessible qu’à travers nos représentations, cette division est une des premières sources de contradictions. La deuxième, c’est entre les symboles qu’on manipule et leur importance relative dans le champ concret, leur caractère pragmatique. Bien sûr, ces trois niveaux sont liés et interagissent. En politique, et tout particulièrement en France, la préférence va souvent aux symboles abstraits et à la théorie plutôt qu’au concret. La réalité, finalement, n’a pas d’importance. Ce que je trouve le plus fascinant avec le FN, c’est ce qu’il révèle justement de l’hypocrisie politique française.

Prenons pour exemple la sortie de Marine Le Pen sur l’occupation de certaines rues de Paris par des musulmans en prière. Elle utilise le mot « occupation » comme un symbole chargé, bien que le mot soit au premier degré tout à fait exact. C’est le télescopage du symbole et de la réalité qui est habile : Marine Le Pen dit vrai (il y a effectivement des musulmans qui prient en pleine rue) tout en suggérant implicitement le faux (comme les nazis qui défilaient sur les Champs-Élysées). En face, on s’attache au symbole (car il est en effet inapproprié) alors qu’il y a pourtant bien des musulmans qui prient en pleine rue à Paris. Le fait que ces musulmans doivent prier dans la rue parce qu’on refuse (à droite comme à gauche) de se pencher sur le problème des lieux de culte sous prétexte d’une laïcité intransigeante sera soigneusement évité. Voilà comment Marine révèle l’hypocrisie adverse, passe pour une martyre de la bien-pensance et pour quelqu’un qui « dit la vérité ». Et avec une petite pointe de xénophobie en prime ! Rien qu’en manipulant un symbole. C’est quand même politiquement bien plus efficace que de contester l’existence des chambres à gaz, non ? Quand je vous disais que la boutique avait changé de patron…

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Indignez vous !

Belgique. Plus de 200 jours sans gouvernement. Au delà de ce dernier épisode de crise politique et institutionnelle, la guerre de tranchée qui se livre dans le champ politique depuis des années ne donne pas de signe d’essoufflement. Si l’on en juge par l’agacement croissant, elle a plutôt tendance à empirer. La logique nationaliste des uns bute sans cesse et de manière plus irrémédiable à chaque fois contre la volonté des autres de conserver un semblant d’unité. Il faut se rendre à l’évidence, ces deux époux ne s’aiment plus, s’ils se sont jamais aimés. Comme dans un long divorce, avec ses discussions sordides et ses coups de gueule, les enfants passent de la colère à l’abattement en espérant surtout que ça s’arrête.

L’analogie est bancale, je sais. Les citoyens belges ne sont pas des enfants. Le monde politique belge, avec ses arrangements hallucinants, ses discussions minables et sa logique de clan, travaille en circuit fermé. Paradoxe, dans un pays pourtant très démocratique, où le vote est proportionnel et obligatoire, où les élus sont souvent assez proches des électeurs. Les citoyens se sentent impuissants face à une hystérie politique collective attisée par des extrémistes minoritaires. Les Belges sont les plus braves ? Peut-être. César soulignait aussi l’incroyable indolence de ces Gaulois querelleurs. Ils ont rejoint  l’empire, comme les autres.

Pourtant, il y a comme une légère brise de révolte qui souffle, comme une insurrection qui vient. À la Belge, bien sûr. Dans le petit royaume fritier comme chez Astérix, la caricature du belge placide et bonhomme n’est jamais loin. On s’amuse du prochain record du monde. On regarde, goguenard, les grandes personnes se gonfler le cou et monter sur les ergots. On a la blague facile et on proteste mollement en campant sa tente virtuelle devant le palais du premier ministre.

Se pourrait-il que l’agacement des citoyens prenne un tour plus sérieux ? L’appel à la manifestation pour le 23 janvier pourrait recueillir plus que les rieurs et les oisifs. Réunis sous la pluie (l’une des rares choses encore partagée équitablement entre le nord et le sud du pays), il se pourrait que les marcheurs du 23 montrent un soudain esprit de responsabilité, qu’ils exigent enfin des actes, qu’ils prennent un peu leur destin en main. Une sorte de passage à l’âge adulte. Ô Belgique, ô mère chérie ? Tes enfants ont un truc à te dire.