Regarder les lumières s'éteindre

« I have Alzheimer’s disease.

I’ve probably had it for about two years, but it’s still pretty early in the illness.  Most other people don’t notice my illness yet, although my memory is starting to move from a normal “bad memory” that lots of older people have to an abnormal “there’s-something-wrong-with-his-memory.”  I don’t feel abnormal, at least not yet.  But, in addition to the memory problem, I’m certainly slowing down.  As a retired physician who has seen his share of mentally declining patients, I know what’s most likely in store as the disease gets worse: A long, progressive mental decline (to the point, for instance, where I don’t recognize my family), nursing home care, and early death from complications of the disease. »

David Hilfiker, un médecin à la retraite, raconte le début de sa maladie. Poignant.

Touitter

« J’ai vu les plus beaux esprits de ma génération détruits par la brièveté, l’hyper-connectivité, émotionnellement avides d’attention, trainant dans des communautés virtuelles à trois heures du matin, entourés de pizzas défraichies et de rêves négligés, cherchant un sens, n’importe quel sens, des hipsters coiffés du même chapeau brûlant de trouver la même approbation sceptique à travers la dynamo holographique et technologique de l’époque, blessés par les connexions faibles et la récession, sans but, s’asseoir, micro-conversant dans les ténèbres surnaturelles de cafés avec wifi, flottant par dessus les villes, contemplant la techno, dénuder leur cerveau jusqu’au vide noir des nouveaux médias, des leaders d’opinion et autres prétendus experts, traverser leurs médiocres études universitaires avec des yeux rayonnants et malicieux, hallucinant des décors de Seattle à la Tarantino en écoutant des professeurs de la culture populaire disserter sur la guerre et le changement, abandonner pour suivre leur muse créative, accrochant des fanzines et des œuvres d’art obscènes aux fenêtres de l’internet, s’accroupir dans des chambres miteuses en sous-vêtement superman ironique, brûlant leur argent dans des poubelles années 80 et écoutant Nirvana à travers des murs fins comme du papier, être fouillés avec leur barbe grunge dans le métro à la station Shinjuku, manger numérique dans des hôtels ripolinés ou boire de la colle blanche dans quelque allée secrète, la mort ou scarifier leur torse de tatouages pour remplacer leurs rêves finissant en cauchemar car il n’y a pas de rêve dans la Nouvelle Immédiateté, incomparablement aveugles à la réalité, inventant la nouvelle réalité par des créations creuses projetées sur des écrans lumineux. »

Tweet, de Oyl Miller (d’après Allen Ginsberg)

L'angoisse de la carotte

Je viens de passer une semaine auprès de ma famille pour la soutenir dans l’épreuve qu’elle traverse. J’ai moi aussi été très éprouvé par la mort brutale d’A. Cette disparition a provoqué chez moi des angoisses étranges, irrationnelles. Mon romantisme se confronte soudainement aux faits, aussi terribles qu’indiscutables. La journée d’hier s’est si bien déroulée. De retour en Belgique, je pensais avoir laissé le plus grande partie du fardeau derrière moi. Pourtant, lorsque le soleil a quitté nos régions pour aller luire ailleurs, à l’heure du repas, une simple carotte m’a replongé dans l’angoisse. Ce légume m’a rappelé la finitude de nos existences. Et la mienne, bien sûr. Le ridicule de la situation et les attentions de mon chéri ont dissipé ces pensées. Il faudra quand même que je consulte un spécialiste de la question. Un horticulteur ou un psy, j’hésite encore. Je m’en voudrais d’être définitivement fâché avec les tubercules bataves…

Daucus_Carota

Un long silence

Permets-moi, ô lecteur, de t’expliquer le silence qui semble avoir enveloppé ce blog depuis plus d’une semaine. J’ai été confronté brutalement à la perte d’un être cher et à cette peine s’est ajoutée l’inquiétude pour ceux qui sont encore là. Je pensais être assez fort pour supporter le chagrin mais ma présomption fut rapidement confrontée à la réalité. J’étais triste. Comme disait l’autre, je crois aux forces de l’esprit. J’ai pu constater directement qu’il agissait parfois sur le corps, au delà des décisions conscientes. La mort des autres nous renvoie à notre propre mortalité. Elle nous rappelle aussi qu’on est bien vivant et sensible, parfois de façon étonnante.

“No man is an island, entire of itself; every man is a piece of the continent, a part of the main. If a clod be washed away by the sea, Europe is the less, as well as if a promontory were, as well as if a manor of thy friend’s or of thine own were. Any man’s death diminishes me, because I am involved in mankind; and therefore never send to know for whom the bell tolls; it tolls for thee.”

John Donne, Meditation XVII, Nunc lento sonitu dicunt, morieris. (1624)

C’est seulement dans l’esprit des vivants que les morts restent ici. La vie continue, donc…

Transports de joie

Rondeau

Ce poème me tire les larmes à chaque fois. Un peu moins d’un siècle avant Villers-Cotterêts, la beauté de la langue est déjà éblouissante :

Mort, j’appelle de ta rigueur
Qui m’as ma maistresse ravie
Et n’es pas encore assouvie
Se tu ne me tiens en langueur,
Oncques puis n’euz force, vigueur,
Mais que te nuysoit elle en vie?
Mort.

Deux estions et n’avions qu’ung cuer,
S’il est mort, force est que devie,
Voire, ou que je vive sans vie
Comme les images, par cuer,
Mort.

François Villon

Dit par Jean Deschamps.

Un peu de poésie brute

Trouvé par hasard la vidéo d’une dame que j’avais déjà croisée dans mes pérégrinations.

Les commentaires moqueurs ou condescendants de certains m’ont un peu filé la gerbe. Alors j’ai écrit ça :

Peut-être que le web n’est pas qu’un outil buzzo-marketing pour vendre sa soupe, son plan média, sa bogossitude à la con.

Peut-être que le web n’est pas qu’une agora, ce tissu de blogs politiques qui analysent et ratiocinent.

Peut-être que le web n’est pas qu’un médium pour journalistes en manque d’oxygène.

Peut-être que le web n’est pas qu’une grande encyclopédie collaborative où la réalité est décidée à la majorité.

Peut-être que le web n’est pas réservé aux universitaires, aux doctorés, aux premiers de la classe qui pensent, qui abstraient, qui web-sémantiquent et méta-modélisent en rond.

Peut-être que le web n’est pas fait que pour parler du web, sur un putain de blog.

Sur le web, il y a peut-être une petite place pour les gens seuls, ni particulièrement beaux, ni particulièrement intelligents. Des gens comme cette dame.

Et ça m’émeut. Merci madame.

Le Christ téléphage

Une sculpture représentant le Christ avachi devant la télé a été installée sur la place d’Armes de Namur. J’ai reçu cette réaction indignée :

Chers amis,

S’il vous plaît, lisez l’article ci-joint, publié ce matin dans l’édition de « Vers l’Avenir ». Cela appelle une réaction rapide de tout chrétien qui entend encore faire respecter sa foi. Créer cet objet est une chose, relayer l’information en est une autre ! Qu’en serait-il si, à la place de Jésus, on avait mis le Prophète Mahomet ou le Dalaï Lama ?

Et voici ma réponse :

Je peux comprendre la légitime colère de certains chrétiens offensés. Malheureusement, j’ai peine à déceler le caractère subversif de « l’oeuvre » et ne trouve pas là matière à s’émouvoir. Je suis pourtant le premier à regretter les provocations gratuites contre les religions. De plus, s’en prendre aux chrétiens est trop facile dans notre société démocratique confortable, docile et largement déchristianisée. C’est en fait mon principal reproche : qu’y a-t-il encore de subversif à moquer ainsi le Christ ? Est-ce vraiment si courageux et si important ?

Je ne trouve pas cette « oeuvre » déplacée ou choquante. Je la trouve nulle, molle et consensuelle. Comme notre époque. D’ailleurs je parie, avec ses auteurs, qu’elle ne suscitera que des débats policés et tièdes. Et c’est précisément ce que cet acte entendait dénoncer : quelle ironie !

L’ironie, ce mal du siècle, qui pourrit la pensée et y instille le relativisme mou, la morale en carton pâte. Triste époque…

Il était la musique

« Austérité, il n’était qu’austérité et colère. Il était muet comme un poisson. Je suis un imposteur et je ne vaux rien. J’ai ambitionné le néant. J’ai récolté le néant : du sucre, des louis… et la honte. Lui, il était la musique. Il a tout regardé du monde avec la grande flamme du flambeau qu’on allume en mourant. Je ne suis pas venu à bout de son désir. J’avais un maître. Les ans l’ont pris. »

Tous les matins du monde, Pascal Quignard

Inspiration

Je manque d’inspiration pour écrire ; quelqu’un occupe mes pensées. Je pourrais écrire sur lui, mais je veux seulement être avec lui. J’ai mille billets mièvres en tête, mais pas un seul n’a d’intérêt. Je pourrais romancer nos aventures, mais c’est de ma vie que je veux faire un roman. Je pourrais naviguer sur cet océan de littérature potentielle, mais c’est un voyage bien réel que je choisis. Je pourrais vous raconter encore mes passions musicales, mais la musique sonne creux : je ne dors plus et mon cœur veille sur lui.