Inspiration

Je manque d’inspiration pour écrire ; quelqu’un occupe mes pensées. Je pourrais écrire sur lui, mais je veux seulement être avec lui. J’ai mille billets mièvres en tête, mais pas un seul n’a d’intérêt. Je pourrais romancer nos aventures, mais c’est de ma vie que je veux faire un roman. Je pourrais naviguer sur cet océan de littérature potentielle, mais c’est un voyage bien réel que je choisis. Je pourrais vous raconter encore mes passions musicales, mais la musique sonne creux : je ne dors plus et mon cœur veille sur lui.

Sagesse

Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme !
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.

La cloche, dans le ciel qu’on voit,
Doucement tinte.
Un oiseau sur l’arbre qu’on voit
Chante sa plainte.

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville.

— Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?

Paul Verlaine, Sagesse (1881)

Reprise par interversion

C’est le titre d’une œuvre de Messiaen (dans son Livre d’orgue). C’est aussi ce que le billet d’un ami m’a inspiré : passer du « il » au « je » et du positif au négatif. Simple exercice de style.

Je ne suis pas gentil,
Je ne suis pas ton meilleur ami,
Je ne suis ni méchant, ni rancunier,

Je ne suis pas content de notre époque,
Je ne suis pas ouvert et tolérant (la tolérance, il y a des maisons pour ça),
Je ne suis pas un citoyen du monde,

Je ne suis pas prêt à tout pour réussir,
Je ne suis pas indifférent au sort de mes contemporains,
Je ne suis pas cynique non plus,

Je ne suis pas infidèle en amour ou en amitié,
Je n’aime ni la distance, ni la promiscuité,
Je ne suis pas le mec idéal…

C'est vendredi, c'est poésie

Je suis dur
Je suis tendre
Et j’ai perdu mon temps
À rêver sans dormir
À dormir en marchant
Partout où j’ai passé
J’ai trouvé mon absence
Je ne suis nulle part
Excepté le néant
Mais je porte caché au plus haut des entrailles
À la place où la foudre a frappé trop souvent
Un cœur où chaque mot a laissé son entaille
Et d’où ma vie s’égoutte au moindre mouvement

Tard dans la vie, Pierre Reverdy

Incommunication

J’ai des amis de vingt ans, je les compte sur les doigts d’une main de lépreux. J’en connais d’autres depuis presque dix ans. Disons que je crois les connaître. Je crois m’être fait une image fidèle d’eux. J’ai même une bonne opinion d’eux ; après tout, si ce sont des amis, c’est qu’ils sont plutôt bien.

Et puis, soudain je réalise que je ne les connais pas vraiment. Qu’un pan entier de leur vie m’est inconnaissable. Même si j’avais eu l’occasion d’en discuter, les circonstances ont toujours fait que ç’aurait été incongru, absurde, hors de propos d’aborder certains sujets. Et puis l’illusion respectable et lisse que je m’évertue (et d’autres aussi) à projeter à l’extérieur rend toute expérience de communication : théâtrale, factice et – finalement – vaine.

Et pourtant, ça fait longtemps que je sais que le spectacle ne durera pas. Qu’il faudra bien un jour lire à haute voix les didascalies, éclairer d’une lumière crue la scène, enlever les masques et les costumes. J’ai bien aussi remarqué les signes, les équivoques… Mais bon sang, suis-je aveugle, suis-je con ?

Il faudrait revenir à la source, aux premiers regards, aux premières impressions, aux opinions encore vierges et pourtant tout savoir déjà ! Hélas le temps fuit, et nos jeunes années sont derrière nous. N’est-ce pas, M. B. ? 😉

Ô inaccessible altérité, ô mystérieux mécanisme, intelligible seulement lorsqu’il est brisé !

Ma vie n’est que remords de ma vie consumée.
Mon histoire n’est qu’étude pour la postérité.
Impuissant toujours à retenir les mains
et les visages qu’à moi présente le destin,
À me courber dessus, me voilà condamné,
À déverser mes larmes, et ma tête inclinée
Mélancolique, sur le tombeau de mes regrets.

Ouh là… Faut que je me calme, moi. 😀

En parlant de regrets, faudra que je vous parle de mon éducation sentimentale. Dix-sept ans. Des uniformes… Tout un programme. 🙂