Justice est faite

« [I]l convient d’affirmer que la mort de Ben Laden revêt bien, mais oui, une dimension morale. Non parce qu’elle était souhaitable, mais parce que son annonce apporte un soulagement, un apaisement qui devraient permettre de clôturer cette décennie comme on achève un long premier chapitre. Si ça n’est pas de la justice, ça y ressemble. »

Ben Laden : oui, il faut parler de justice. Rubin.

Ben Laden se prétendait soldat. Il a péri en soldat. Il n’y a rien là pour se réjouir. Il n’y a rien d’infamant non plus.

La majorité des fraudeurs et des truands sont Grecs

« La réalité, c’est que ces gens-là, ils sont dans la merde. Et y sont gravement. Ils ont beaucoup bricolé, ils savent très bien qu’ils ne paient pas d’impôts, que c’est un sport national de ne pas payer d’impôts en Grèce, que ça truande un maximum. »

Dominique Strauss-Kahn

 

 

 

Cette phrase pleine de préjugés me rappelle les heures les plus sombres de notre histoire. Je ne vois pas pourquoi il faudrait discriminer la Grèce par rapport au Luxembourg.

Le mariage homosexuel en débat

Dans un récent article sur la décision du Conseil constitutionnel français à propos du mariage homosexuel, Anne-Marie Le Pourhiet, professeur de droit public, reprend l’argument classique des opposants à l’évolution du droit. En somme, le mariage est une institution basée sur la différence sexuelle des époux et ne saurait consacrer l’union de deux personnes du même sexe. Au lieu de revenir sur les comparaisons et allusions douteuses de ce texte, à la limite de l’ordure, que relève fort justement Bruno-Roger Petit dans son article sur les vieilles ficelles de l’homophobie, je voudrais plutôt m’attarder sur le fond de l’argument.

Le mariage est en effet conçu comme la fondation d’une institution indispensable à nos sociétés : la famille. À une époque où tout le monde se mariait, il avait l’avantage de codifier tout à la fois les règles de vie commune, de solidarité entre époux, la répartition du patrimoine, la filiation, la transmission entre générations, etc. Cette fonction sociale très importante explique sans doute, comme le rappelle Eolas, que le code civil contient entre 200 et 300 articles relatifs au mariage.

Mais si la famille est toujours une institution indispensable, ne serait-ce que pour l’éducation et le bien-être des enfants, il faut reconnaître que le mariage n’est plus aujourd’hui la règle. Il est même en voie de disparition accélérée. Les divorces sont plus nombreux que les mariages et les nouveaux mariés seront de plus en plus nombreux à divorcer à l’avenir. Les familles se recomposent, sans forcément faire appel à l’institution traditionnelle. Le mariage n’est plus dans nos sociétés la fondation de la famille.

Si le mariage disparait, la vie en couple semble bien continuer sans lui. Les couples sont de plus en plus nombreux à privilégier des formes plus légères de contrat. En France, le concubinage et le PACS sont des dispositifs en vogue des nouvelles pratiques familiales, bien qu’ils soient souvent des pis-aller. Ainsi, on observe que la société, faisant de la philosophie du droit sans le savoir, préfère une approche contractuelle plus souple à une institution traditionnelle jugée dépassée.

Le mariage n’est pas encore débarrassé de son aspect institutionnel en droit mais il semble bien qu’il le soit en fait. Il est donc logique de le rapprocher des autres formes de contrat. Si l’on choisit cette approche philosophique, la condition de différence de sexe entre époux est nettement moins défendable. Pourquoi refuser à deux personnes consentantes la protection du mariage, qui permet de protéger le conjoint survivant et les enfants, quand les autres formes de contrat ne le peuvent pas ? Pour quelle impérieuse raison, alors que le mariage n’est plus l’institution qu’il fut, peut-on encore refuser à deux hommes ou deux femmes la liberté de s’unir ?

En Belgique, où l’on a pourtant l’art de trouver des controverses pourvu qu’elles soient linguistiques ou communautaires, voilà bien une question réglée depuis longtemps : on s’y marie entre hommes ou entre femmes depuis huit ans.

Marine est là

Vous avez vu ? Marine Le Pen reprend la franchise paternelle. Pourtant, on aurait tort de croire que la petite entreprise continue comme avant. Si Jean-Marie Le Pen se complaisait dans son rôle de méchant infréquentable, sa fille est bien décidée à jouer la gagne. Avec un discours plus social, débarrassé des tics les plus agaçants de l’extrême droite française traditionnelle, elle offre un visage beaucoup plus lisse. Elle passerait presque pour une progressiste (comparée au reste du FN, je veux dire). D’ailleurs, les électeurs de la droite traditionnelle déçus du sarkozysme ne sont pas insensibles à ses charmes. Pourtant, le FN a-t-il changé de méthode ? Non, la fille à bien appris de son père et elle est au moins aussi efficace.

Si j’essayais de distinguer les niveaux du discours politique, je dirais qu’il y en a au moins trois : la réalité concrète et sensible, les représentations qu’on s’en fait et les symboles. Ces niveaux sont liés mais pas toujours en accord, si bien qu’on trouve souvent en politique de l’hypocrisie, voire de la dissonance. Comme la réalité n’est accessible qu’à travers nos représentations, cette division est une des premières sources de contradictions. La deuxième, c’est entre les symboles qu’on manipule et leur importance relative dans le champ concret, leur caractère pragmatique. Bien sûr, ces trois niveaux sont liés et interagissent. En politique, et tout particulièrement en France, la préférence va souvent aux symboles abstraits et à la théorie plutôt qu’au concret. La réalité, finalement, n’a pas d’importance. Ce que je trouve le plus fascinant avec le FN, c’est ce qu’il révèle justement de l’hypocrisie politique française.

Prenons pour exemple la sortie de Marine Le Pen sur l’occupation de certaines rues de Paris par des musulmans en prière. Elle utilise le mot « occupation » comme un symbole chargé, bien que le mot soit au premier degré tout à fait exact. C’est le télescopage du symbole et de la réalité qui est habile : Marine Le Pen dit vrai (il y a effectivement des musulmans qui prient en pleine rue) tout en suggérant implicitement le faux (comme les nazis qui défilaient sur les Champs-Élysées). En face, on s’attache au symbole (car il est en effet inapproprié) alors qu’il y a pourtant bien des musulmans qui prient en pleine rue à Paris. Le fait que ces musulmans doivent prier dans la rue parce qu’on refuse (à droite comme à gauche) de se pencher sur le problème des lieux de culte sous prétexte d’une laïcité intransigeante sera soigneusement évité. Voilà comment Marine révèle l’hypocrisie adverse, passe pour une martyre de la bien-pensance et pour quelqu’un qui « dit la vérité ». Et avec une petite pointe de xénophobie en prime ! Rien qu’en manipulant un symbole. C’est quand même politiquement bien plus efficace que de contester l’existence des chambres à gaz, non ? Quand je vous disais que la boutique avait changé de patron…

Indignez vous !

Belgique. Plus de 200 jours sans gouvernement. Au delà de ce dernier épisode de crise politique et institutionnelle, la guerre de tranchée qui se livre dans le champ politique depuis des années ne donne pas de signe d’essoufflement. Si l’on en juge par l’agacement croissant, elle a plutôt tendance à empirer. La logique nationaliste des uns bute sans cesse et de manière plus irrémédiable à chaque fois contre la volonté des autres de conserver un semblant d’unité. Il faut se rendre à l’évidence, ces deux époux ne s’aiment plus, s’ils se sont jamais aimés. Comme dans un long divorce, avec ses discussions sordides et ses coups de gueule, les enfants passent de la colère à l’abattement en espérant surtout que ça s’arrête.

L’analogie est bancale, je sais. Les citoyens belges ne sont pas des enfants. Le monde politique belge, avec ses arrangements hallucinants, ses discussions minables et sa logique de clan, travaille en circuit fermé. Paradoxe, dans un pays pourtant très démocratique, où le vote est proportionnel et obligatoire, où les élus sont souvent assez proches des électeurs. Les citoyens se sentent impuissants face à une hystérie politique collective attisée par des extrémistes minoritaires. Les Belges sont les plus braves ? Peut-être. César soulignait aussi l’incroyable indolence de ces Gaulois querelleurs. Ils ont rejoint  l’empire, comme les autres.

Pourtant, il y a comme une légère brise de révolte qui souffle, comme une insurrection qui vient. À la Belge, bien sûr. Dans le petit royaume fritier comme chez Astérix, la caricature du belge placide et bonhomme n’est jamais loin. On s’amuse du prochain record du monde. On regarde, goguenard, les grandes personnes se gonfler le cou et monter sur les ergots. On a la blague facile et on proteste mollement en campant sa tente virtuelle devant le palais du premier ministre.

Se pourrait-il que l’agacement des citoyens prenne un tour plus sérieux ? L’appel à la manifestation pour le 23 janvier pourrait recueillir plus que les rieurs et les oisifs. Réunis sous la pluie (l’une des rares choses encore partagée équitablement entre le nord et le sud du pays), il se pourrait que les marcheurs du 23 montrent un soudain esprit de responsabilité, qu’ils exigent enfin des actes, qu’ils prennent un peu leur destin en main. Une sorte de passage à l’âge adulte. Ô Belgique, ô mère chérie ? Tes enfants ont un truc à te dire.

Hold-up sur les retraites

« Voilà donc le simplissime secret de ce qu’on pourrait appeler l’économie politique de la financiarisation : à quoi la finance carbure-t-elle en effet sinon… à l’épargne ? Et d’où viendra majoritairement l’épargne une fois les masses énormes des pensions jetées dans la bataille sinon… des salariés eux-mêmes ? Collectivement opprimés à leur frais comme salariés alors qu’ils essayent tous de défendre individuellement leurs intérêts comme pensionnés ! N’est-ce pas là manœuvre d’une suprême rouerie ? »

Le point de fusion des retraites, par Frédéric Lordon

Top 10 des hommes et femmes politiques sur twitter

J’ai fait un relevé des hommes et femmes politiques belges sur twitter le 15 juin. Voici le top 10 en nombre de followers.

  1. Vincent Van Quickenborne, 7773 followers, ministre connecté
  2. Yves Leterme, 7429 followers, loser magnifique
  3. Alexander De Croo, 5145 followers, tombeur
  4. Jean-Michel Javaux, 3636 followers, vendeur de pastèques
  5. Didier Reynders, 3615 followers, commandant du Titanic
  6. Elio Di Rupo, 3168 followers, futur Premier de l’ancienne Belgique
  7. Paul Magnette, 1583 followers, dépollueur à Charleroi
  8. Sven Gatz, 1223 followers, bruxellois minoritaire
  9. Bart Staes, 950 followers, alter parlementaire européen
  10. Philippe Bossin, 943 followers, jeune pousse encore verte

Élections, piège à…

Dimanche, c’est journée électorale en Belgique. J’entends beaucoup de mes amis se demander pour qui ils vont voter. Comme je ne suis qu’un immigré ici, je n’ai pas ce choix difficile à faire. Heureusement, d’ailleurs.

La campagne a été courte et molle. Personne n’a vraiment abordé les deux seules questions qui valent, sauf à coups de slogan. La première, c’est la question socio-économique. La deuxième, c’est la question communautaire.

Le problème, c’est qu’on ne peut pas régler la première sans régler la seconde. Je suis convaincu qu’une majorité silencieuse des Belges n’en a rien à caler, mais le pays est divisé culturellement et politiquement. Cette majorité n’est donc pas représentée et tout le monde subit la dictature des minorités agissantes : un vrai deal perdant-perdant.

Le résultat ? À défaut de voter pour un projet, la plupart des électeurs voteront pour leur couleur, en fonction de leurs affinités. D’après les sondages, cette situation nous garantit une solide victoire du PS en Wallonie et des nationalistes en Flandre.

Bon courage…

Berlusconi, pénis en liberté

Un portrait extraordinaire de Silvio « Il Presidente » Berlusconi par Devin Friedman dans GQ :

“If there’s a distillation of that fun, an image that, along with the proud, bleeding face, explains why the Presidente survives, it is the famous old-man penis from the Summer of Love, the penis belonging to the former Czech prime minister. It is a normal penis, white, either semitumescent or caught in an upswing so that, captured there in the air, it looks semitumescent, perched above a pair of legs that are not the legs of a young man — a little skinny, a little short. But here in the world provided by the Presidente, this penis is allowed to swing in the bright Mediterranean sunlight, for once freed from the suit pants of respectable early old age, happy and carefree and unashamed, surrounded by friendly women in thong bikinis who love and accept this penis for what it is. You can be that penis, Italy. You don’t have to pretend to be young or virile or world-beating; you can just be you, an aging, graying, stagnating nation, and still thrive in the world of fun.”

The Mussolini of Ass, by Devin Friedman

Quand l’Italie se réveillera le lendemain de la fête, se rendra-t-elle compte qu’elle s’est bien fait baiser ?

Deux leçons de communication politique sur twitter

La campagne électorale bat son plein en Belgique. C’est une sorte de blitz médiatique et politique, provoqué par la chute inattendue du gouvernement. Toutes les initiatives de communication des hommes politiques sont donc suspectées de n’être que des coups.

Dans ce contexte, Christos Doulkeridis vient de lancer son blog. On pourrait hâtivement taxer l’initiative d’opportuniste, même si le projet est dans les cartons depuis plusieurs mois. Avec quelques autres twittos, j’ai été invité jeudi dernier à discuter avec lui au sujet de sa communication sur le web et les réseaux sociaux. La discussion fut très intéressante pour plusieurs raisons. D’abord car les personnes présentes n’étaient pas là pour lui cirer les pompes. Ensuite car Doulkeridis est un type intelligent et qu’il est très intéressé par la communication chez Ecolo, le parti écologiste belge francophone.

Exemples de discussion sur twitter

Durant la conversation, on se remémorait en particulier un petit clash arrivé sur twitter un dimanche soir (ci-dessous). On voit que Doulkeridis réagit vivement à un message un peu limite (et inutilement méchant). Vous pouvez constater que l’incompréhension une fois dissipée, tout le monde a appris quelque chose sans perdre ni la face, ni son sang-froid.

Discussion avec Christos Doulkeridis

Un exemple complètement différent avec Rudy Demotte, ministre-président de la Région wallonne (3,5 millions d’habitants, quand même). J’ai plutôt de l’estime pour les qualités intellectuelles et morales de Rudy Demotte mais je dois avouer que son comportement sur twitter est assez mauvais, voire contre-productif.

Rudy Demotte se lâche sur twitter

On voit qu’une simple remarque, un peu sévère peut-être, déclenche une série de tweets particulièrement nulle de la part de l’ami Rudy. J’avoue que j’ai pris ensuite un malin plaisir à l’allumer avec mauvaise foi. Il fallait parler plus gentiment à Yann. 😉

Quelles leçons en tirer ?

La première et plus importante leçon, c’est qu’il convient pour un personnage public de garder son sang-froid. Qu’on soit sur twitter ou un plateau de télévision, il faut éviter de s’énerver car celui qui crie a toujours tort.

Deuxièmement, contrairement à la télévision, on peut choisir son adversaire, sa conversation et à qui on répond. Il vaut mieux passer les controverses stériles et participer aux conversations constructives.

Troisièmement, si on passe son temps sur les réseaux sociaux, on finit par établir une relation de confiance basée sur le contexte ou la personnalité des interlocuteurs. Si Doulkeridis avait lu au fur et à mesure les tweets de son interlocutrice, il aurait bien vu que c’était une petite pique humoristique (ou du moins inoffensive). Si Demotte avait pris la peine de lire un peu mieux son interlocuteur, il aurait sans doute remarquer que c’était un conseil de communication (qui venait d’un professionnel, d’ailleurs) plutôt qu’une attaque gratuite.

Quatrièmement, l’engagement sur twitter prend du temps. Je ne suis pas convaincu que ce medium soit pertinent pour un homme politique, surtout en campagne. Demotte reconnait lui-même qu’il est plus à l’aise sur Facebook. J’ai entendu la même remarque de Doulkeridis.

Finalement, sur twitter, « la Mecque des réseaux sociaux », comme sur les réseaux sociaux en général, les utilisateurs cherchent soit un vrai talent de plume, soit un minimum d’authenticité. Bombarder sa timeline de photos de campagne pour affirmer, une fois qu’on vous le fait remarquer, que vous n’êtes « pas un stratège obsédé par des calculs électoraux », c’est un peu prendre les gens pour des imbéciles. C’est donc rigoureusement à éviter.

EDIT : Sur la manière de sélectionner ses adversaires à la télévision, vous pouvez consulter le très bon billet de Paminaaah à ce sujet. Décidément, sur twitter, il n’est pas toujours simple de répondre aux questions…