Cabotage scientifique par gros temps

Dans le débat sur l’ouverture du mariage civil aux personnes de même sexe qui a lieu en France, il faut reconnaitre que les catholiques conservateurs sont de valeureux adversaires. Minorité en voie d’extinction, ils sont à l’avant-garde de la bataille, servant commodément d’épouvantails, de supplétifs ou d’armée de réserve. Ils ont soulevé de nombreux arguments contre cette ouverture, certains de bonne foi. L’affaire était pourtant assez mal engagée. Il semblait difficile de rallier un nombre important de Français autour d’une défense ringarde du patriarcat. L’opposition a donc déployé beaucoup d’ingéniosité pour éviter de parler du fond du problème : l’égalité en droit des homosexuels.

L’une de ces ficelles les plus habiles, c’est la défense des enfants. L’évocation de bambins en danger est un moyen efficace pour recevoir de l’attention et se donner le beau rôle. Malheureusement, il ne suffit pas d’en appeler au secours de l’enfance, la larme à l’œil, pour gagner un argument. Il faut prouver que les enfants sont effectivement en danger. On quitte là le doux rivage du Droit pour les mers déchainées de la Science. C’est mon domaine.

Appareillez la barque et montez donc à bord avec moi dans l’article de Koz. N’ayez crainte, ce n’est pas très profond. L’auteur commence par une touchante évocation de son fils : « Il se contente de célébrer un état de fait. La situation dont il bénéficie, celle qu’il voit autour de lui. »

Le lecteur se félicitera de savoir que ce jeune enfant reconnait son papa et sa maman. Avec cet échantillon scientifique peu représentatif, disons que nos pieds font trempette sans même mouiller l’ourlet du pantalon. L’auteur, bien conscient de l’impact limité de cet argument, se fait fort de démontrer qu’avoir un père et une mère, c’est effectivement bon pour un enfant : « On nous demande de démontrer ce que l’on n’a jamais imaginé contestable, de justifier que ce serait réellement bon pour l’enfant, que cela lui serait nécessaire, qu’il bénéficierait de cette altérité, de cette complémentarité. »

Malheureusement, sur les flots impétueux de la Science, rien n’est incontestable et tout doit être démontré. Juché sur la hune, vous pouvez crier aux étoiles que la Terre est plate. Elles n’en ont cure. S’en suit donc un argument d’autorité : « La complémentarité du père et de la mère n’est ni une lubie, ni un lieu commun, ni une convention sociale, ni une habitude, et pas davantage une modalité d’éducation alternative. Non, c’est une réalité constatée et éprouvée. »

Le lecteur se demandera par qui et dans quel contexte cette réalité intangible pluri-millénaire a-t-elle été constatée. Probablement pas chez les Na du Yunnan. Heureusement, l’auteur a trouvé des vrais scientifiques avec des vraies publications pour appuyer sa thèse. Par exemple, des chercheurs indiquent que : « les interactions mère-enfant ne sont pas équivalentes aux interactions père-enfant. »

Cette assertion est appuyée sur une série d’études publiées, puis l’idée est développée par l’auteur. Nous sommes au milieu de la mare : le fait qu’un père joue avec son enfant aura une influence sur l’attachement de ce dernier. La qualité de cet attachement aura une influence sur la sociabilité de l’enfant puis de l’adulte. L’attachement d’un nourrisson est plus fort envers sa mère, qui le nourrit, que son père. On rame, on approche enfin. Il n’y a que trois nœuds de fond mais on navigue !

Koz nous régale avec de nombreuses études sur la dynamique binaire entre père et mère, leur complémentarité et son caractère épanouissant : « père et mère n’apportent pas les mêmes ressources à leur enfant, et de fait, représentent tous deux des figures d’attachement importantes. »

Serions-nous arrivés en pleine mer ? L’auteur a-t-il finalement démontré que les couples homosexuels sont dangereux pour les enfants ? Hélas non. La mare est bien trop petite. Si l’auteur a démontré que dans les couples hétérosexuels, les rôles du père et de la mère sont différenciés et complémentaires, il a fait la lourde erreur de tirer de ces observations une conclusion naturaliste voire finaliste : « cette complémentarité du père et de la mère correspond aux besoins de l’enfant. » Comme la gouttière correspond à la pluie ou le chat à la souris ?

Se pourrait-il que d’autres constructions sociales permettent d’élever des enfants épanouis ? A-t-on comparé l’efficacité de ces constructions alternatives dans les couples homosexuels qui élèvent des enfants ? Comment se construit la dynamique affective dans ce cas là ? Koz n’en dit rien, il a abandonné le navire : « il s’agit là de l’observation d’une réalité, pas de quelque idéologie avide de faire correspondre la société à une hypothèse préétablie, de remodeler l’homme et la femme selon quelques théories du genre. »

Patatras, nous retournons sur le rivage, à peine mouillés mais un peu nauséeux.

Le mariage homosexuel en débat

Dans un récent article sur la décision du Conseil constitutionnel français à propos du mariage homosexuel, Anne-Marie Le Pourhiet, professeur de droit public, reprend l’argument classique des opposants à l’évolution du droit. En somme, le mariage est une institution basée sur la différence sexuelle des époux et ne saurait consacrer l’union de deux personnes du même sexe. Au lieu de revenir sur les comparaisons et allusions douteuses de ce texte, à la limite de l’ordure, que relève fort justement Bruno-Roger Petit dans son article sur les vieilles ficelles de l’homophobie, je voudrais plutôt m’attarder sur le fond de l’argument.

Le mariage est en effet conçu comme la fondation d’une institution indispensable à nos sociétés : la famille. À une époque où tout le monde se mariait, il avait l’avantage de codifier tout à la fois les règles de vie commune, de solidarité entre époux, la répartition du patrimoine, la filiation, la transmission entre générations, etc. Cette fonction sociale très importante explique sans doute, comme le rappelle Eolas, que le code civil contient entre 200 et 300 articles relatifs au mariage.

Mais si la famille est toujours une institution indispensable, ne serait-ce que pour l’éducation et le bien-être des enfants, il faut reconnaître que le mariage n’est plus aujourd’hui la règle. Il est même en voie de disparition accélérée. Les divorces sont plus nombreux que les mariages et les nouveaux mariés seront de plus en plus nombreux à divorcer à l’avenir. Les familles se recomposent, sans forcément faire appel à l’institution traditionnelle. Le mariage n’est plus dans nos sociétés la fondation de la famille.

Si le mariage disparait, la vie en couple semble bien continuer sans lui. Les couples sont de plus en plus nombreux à privilégier des formes plus légères de contrat. En France, le concubinage et le PACS sont des dispositifs en vogue des nouvelles pratiques familiales, bien qu’ils soient souvent des pis-aller. Ainsi, on observe que la société, faisant de la philosophie du droit sans le savoir, préfère une approche contractuelle plus souple à une institution traditionnelle jugée dépassée.

Le mariage n’est pas encore débarrassé de son aspect institutionnel en droit mais il semble bien qu’il le soit en fait. Il est donc logique de le rapprocher des autres formes de contrat. Si l’on choisit cette approche philosophique, la condition de différence de sexe entre époux est nettement moins défendable. Pourquoi refuser à deux personnes consentantes la protection du mariage, qui permet de protéger le conjoint survivant et les enfants, quand les autres formes de contrat ne le peuvent pas ? Pour quelle impérieuse raison, alors que le mariage n’est plus l’institution qu’il fut, peut-on encore refuser à deux hommes ou deux femmes la liberté de s’unir ?

En Belgique, où l’on a pourtant l’art de trouver des controverses pourvu qu’elles soient linguistiques ou communautaires, voilà bien une question réglée depuis longtemps : on s’y marie entre hommes ou entre femmes depuis huit ans.